Demy, Deneuve, Legrand : le tiercé gagnant

Deux films de Jacques Demy pour le prix d’un !

Partons dans les traces des héroïnes des Demoiselles de Rochefort et de Peau d’âne, fleurons de la comédie musicale à la française.

Deux fois Catherine Deneuve devant la caméra et deux fois Michel Legrand à la musique pour ces fabuleuses sucreries audiovisuelles qui traversent les époques sans jamais dépérir !

  • Les Demoiselles de Rochefort (1967), un film écrit et réalisé par Jacques Demy

Après l’énorme succès des Parapluies de Cherbourg trois ans plus tôt, le réalisateur français refait appel à Catherine Deneuve, cette fois accompagnée de sa sœur aînée Françoise Dorléac, à elles deux elles seront les sœurs jumelles Solange et Delphine Garnier à la recherche de l’amour dans la petite ville de Rochefort en Charente-Maritime. Le choix de la ville fluviale est le fruit du hasard, Demy voulait en fait tourner à Avignon à la base, mais impossible d’y trouver une place qui correspondait à son idée afin d’accueillir la fameuse kermesse de l’histoire. La Place Colbert à Rochefort fera tout à fait l’affaire, le café de la matriarche (Danielle Darrieux) y a une vue imprenable sur l’arrivée des forains et sur l’hôtel de ville (en vrai l’hôtel d’Amblimont, un ancien hôtel particulier du 18e siècle) qui deviendra l’immeuble où loge la sororie Garnier dans le film. Leur studio de danse occupe rien moins que le bureau du maire de la ville !

La place Colbert à Rochefort; film (1967) vs réalité (photos @ecranetoile 2023)

La place convient au réalisateur car elle est carrée et dallée – ou en tout cas elle l’était à l’époque du tournage – et les instances officielles lui permettent de faire repeindre plusieurs bâtiments en les rehaussant de couleurs pastel afin de créer la ville rêvée du film. Même le maire voit sa façade repeinte en blanc avec les volets teintés de rose bonbon ! Au milieu de la place se trouvait à l’époque un bassin avec un jet d’eau que l’on peut voir dans le film, disparu en même temps que le revêtement de sol remplacé en 2006 par quelque chose de plus proche de son aspect d’origine. Toujours en place, elle, on retrouve la fontaine en forme de mini arc de triomphe datant du milieu du 18e et surmontée d’une sculpture de Victor Bourguignon. Vous pourrez d’ailleurs chercher la plaque commémorative du film de Demy au niveau du bassin de la fontaine, apposée là lors de l’inauguration des travaux de rénovation de la place à l’occasion du 40e anniversaire du tournage.

Rochefort : la place Colbert et la fontaine, les emplacements du magasin de musique et de la galerie d’art. Photos @ecranetoile 2023

Le fameux pont transbordeur du Martrou à la sortie de la ville, par bonheur toujours en activité (échappant ainsi à la destruction prévue grâce à son classement en tant que Monument historique), ouvre le film dans une séquence qui a fortement inspiré Damien Chazelle pour l’ouverture dansée de son La La Land en 2016, démontrant ainsi la renommée internationale du film de Demy, même 50 ans après sa sortie. Il s’agit du dernier pont de ce type en France et on peut toujours y faire la traversée du fleuve dans la nacelle qui survole la Charente.

On peut encore essayer de reconnaître dans la ville actuelle de Rochefort le magasin d’instruments de musique de Monsieur Dame (Michel Piccoli) dans un coin des Halles (incendiées en 1970 et reconstruites ensuite), la galerie d’art Lancien que tient l’ex-amant de Delphine est située au 72 rue Lafayette (maintenant un diététicien y est installé), l’école de Boubou (Patrick Jeantet), le petit frère des jumelles, abritait en vrai l’ancien magasin aux vivres de la marine qui est depuis devenu une résidence, on reconnaît encore le fronton vu dans le film côté rue Chanzy où Gene Kelly esquissait des pas de danse. Le marin Maxence interprété par Jacques Perrin émerge de l’ancienne Caserne Martrou côté rue Jean Jaurès, l’endroit est occupé de nos jours par le Cercle mixte de la gendarmerie. Et le café tenu par Madame Garnier en bordure de la place Colbert, créé de toutes pièces pour le tournage, s’est vu remplacer ces dernières années par deux troquets reprenant les codes du film, histoire de séduire les touristes !

Les fameuses « sœurs jumelles, nées sous le signe des gémeaux » continuent à être célébrées à Rochefort, une statue monumentale les représentant avec leurs beaux chapeaux colorés de la chanson culte est justement visible sur la place Colbert depuis 2022, elle est l’œuvre du sculpteur Franck Ayroles (voir la photo tout en haut de cet article).

Une balade guidée à travers la ville dans les traces des personnages du film est même disponible à l’Office du tourisme de Rochefort, elle débute au pied du pont transbordeur et se termine devant l’école de Boubou, rue Bazeilles. Vous pouvez en télécharger le dépliant explicatif avec le plan de chaque endroit lié au film et vous pouvez également participer à une visite guidée pour une immersion totale dans le film, preuve que la ville a compris depuis longtemps tout l’attrait du ciné tourisme !

Le saviez-vous ? La ville de Rochefort a rendu hommage à l’équipe du film en renommant certains lieux publics : on peut ainsi passer par l’Avenue Jacques-Demy ou par la Place Françoise-Dorléac, ou encore suivre les leçons du Conservatoire de musique et de danse Michel Legrand.

Merci infiniment au duo derrière le site Écran et Toile et le podcast Les curiosités cinéphiles qui a profité de vacances dans la région de Rochefort l’année dernière pour me ramener les photos publiées ici.

Aimer la vie, aimer les fleurs
Aimer les rires et les pleurs
Aimer le jour, aimer la nuit
Aimer le soleil et la pluie

La Chanson d’un jour d’été
  • Peau d’âne (1970), un film écrit et réalisé par Jacques Demy

Place à un second classique du trio qui nous occupe aujourd’hui, j’ai nommé le plus fou des contes de fées, adaptation musicale (évidemment) d’une histoire passablement immorale de Charles Perrault publiée en 1694 qui s’inspirait alors d’un conte populaire se transmettant oralement avant que Perrault n’en propose sa version définitive.

Le pitch en quelques mots : un roi veuf demande sa propre fille en mariage afin de respecter la promesse faite à son épouse mourante qui exigea qu’il ne se remarie que lorsqu’il aura trouvé « femme plus belle et mieux faite qu’elle », hors leur fille devenue en âge de se marier est en effet la copie conforme de sa défunte mère. Après avoir tenté de se soutirer à son sort incestueux en exigeant à son père des robes réputées irréalisables – couleur de lune, du soleil, du temps – la jeune fille s’enfuit et se cache sous le cuir d’une peau d’âne repoussante (très réaliste puisqu’il s’agit d’une vraie fourrure de cet équidé que l’actrice a dû porter pendant le tournage !). Bien sûr, prince charmant elle rencontrera et fin heureuse il y aura…

Très inspiré par La Belle et la Bête de Jean Cocteau et le courant artistique du pop art avec ses couleurs vives et ses mélanges des genres, Jacques Demy propose un film à l’opposé du traitement pudibond « disneyien » qui édulcore les contes de fées traditionnels et, au contraire, s’en donne à cœur joie avec des décors immenses, des costumes grandioses (dessinés par le chef décorateur et costumier Agostino Pace) et un second degré assumé dans l’interprétation de ses personnages.

Dessins des costumes de Peau d'Âne
Affiche du film dessinée par le peintre Jim Leon, dessins des costumes créés par Agostino Pace (collection de la Cinémathèque française, musée Méliès)

Demy fait d’ailleurs appel à l’acteur fétiche de Cocteau, le très théâtral Jean Marais, dans le rôle du monarque du Royaume bleu, la fidèle Catherine Deneuve rempile dans le double rôle de la reine et de la princesse, Delphine Seyrig est parfaite en Fée des lilas et on retrouve de nouveau Jacques Perrin débarrassé de sa chevelure peroxydée dans le rôle du prince du Royaume rouge.

Comme les autres filles, j’aimais les histoires de fées et de sorcières, de rois et de princesses, de perles et de crapauds. Lorsque j’ai lu le scénario de Peau d’Âne, j’ai retrouvé les émotions de ma lecture d’enfance, la même simplicité, le même humour et, pourquoi ne pas le dire, une certaine cruauté qui sourd généralement sous la neige tranquille des contes les plus féériques.

Catherine Deneuve, Dossier de presse original de 1970

Le tournage prend place essentiellement dans quatre châteaux de France. Principalement deux châteaux de la Loire : celui de Plessis-Bourré devient le Royaume bleu pour les extérieurs (la scène du banquet et l’enterrement de la reine) et l’impressionnant domaine de Chambord est dévolu au Royaume rouge. Le premier avec ses airs de forteresse nous est parvenu du 15e siècle et le second, de style Renaissance et voulu par le roi François 1er, a été inauguré en 1547 après 28 longues années de travaux. Les autres édifices vus dans le film sont le Château de Neuville en Île-de-France (à l’écran la ferme et la cabane où se réfugie Peau d’âne) et le Château de Pierrefonds dans les Hauts-de-France qui prête son architecture gothique à la séquence où le prince demande la main de la princesse. On peut encore apercevoir les châteaux de Vaux-le-Vicomte et de Fontainebleau pour certains extérieurs ou intérieurs dans le film.

Le château de Chambord, ses fameuses cheminées et l’escalier à double révolution en 2007

Il est d’ailleurs intéressant de noter que la toute première adaptation du conte de Perrault, datant des débuts du cinéma, avait déjà utilisé Pierrefonds comme décor. Ce Peau d’âne muet du réalisateur Albert Capellani est sorti en 1908 sous la bannière de Pathé Frères.

Mais revenons à Chambord qui double principalement le château du Royaume rouge dans le film de Demy. Son style intérieur épuré et ses airs de gros gâteau vu de l’extérieur servent de nombreuses séquences facilement identifiables dans le film :

  • Toutes celles dans et aux abords du fameux escalier à double révolution, curiosité architecturale que la légende attribue à Léonard de Vinci, ami de François 1er (il est fort possible qu’il soit à l’origine des croquis, bien qu’il soit mort avant la mise en chantier du château). Une double hélice permet à ceux qui l’empruntent de chaque côté de se voir sans jamais se croiser, selon que l’on monte ou descende d’un étage à l’autre dans cette spirale sculptée.
  • La scène du bal masqué, on reconnaît notamment derrière les musiciens à têtes de cochon les caissons du plafond typiques des demeures royales de François 1er, y sont sculptés à l’envi ses emblèmes : la salamandre et le F de son prénom.
  • La silhouette massive du château est visible lorsque le prince rentre chez lui accompagné de ses compagnons de chasse, et bien sûr la célèbre séquence finale voit arriver le Roi bleu accompagné de sa nouvelle compagne, la Fée des lilas, en hélicoptère (!) tournant autour du toit aux innombrables cheminées (282 au total et non 365 selon la croyance populaire) avant de se poser juste devant l’entrée, côté Porte royale. Un anachronisme qui ajoute encore au charme onirique du long métrage.

L’arrivée de la fée et du roi au château de Chambord; film (1970) vs réalité (2007)

Pour les deux films, le compositeur Michel Legrand illustre musicalement les dialogues chantés écrits par Jacques Demy, par contre les acteurs sont tous doublés au chant (même Gene Kelly dont la voix doublée en français par Donald Burke est incroyable de mimétisme), on retrouve Anne Germain au doublage chant de Deneuve à la fois sur Les Demoiselles de Rochefort et sur Peau d’âne.

Ressources

Pour en savoir plus sur l’univers de Jacques Demy, quelques archives sur les tournages des deux films et leur renommée respective :

Vous pouvez retrouver plus d’images tirées des films Les Demoiselles de Rochefort et Peau d’âne dans la rubrique Galerie de photos du site.

Photos : @Simply.Mad 2007 et @Ecranetoile 2023 (et captures des DVD des films Les Demoiselles de Rochefort et Peau d'âne, 1967 et 1970)

Publié par Simply.Mad

Geek, cinéphile, fan de science-fiction et de bande dessinée. Aime un peu trop le chocolat.

2 commentaires sur « Demy, Deneuve, Legrand : le tiercé gagnant »

  1. Encore un superbe article sur deux films que j’aime beaucoup (sur lesquels j’ai d’ailleurs laissé traîner ma plume sur le Tour d’Ecran). J’ai eu la chance de faire la visite « Demoiselles » à Rochefort, et tenté de retrouver les lieux emblématiques de la ville enchantée par Demy. Il faut avouer qu’il ne reste plus grand chose des ambiances pastelles si admirablement filmées par le réalisateur nantais.
    J’ai aussi visité les châteaux de Peau d’Ane. Chambord d’abord, comment y échapper. Mais également le Plessis-Bourré qui mérite un petit détour.
    Encore bravo pour ce travail de recherche et de documentation.

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