Monsieur Klein : un Delon au double encombrant

Dis-moi, les Klein, vous êtes « Français Français » ou est-ce qu’il y a des Juifs dans ta famille ?

Pierre (Michael Lonsdale)

Petit hommage à Alain Delon parti cet été vers un autre firmament. Voyageons ensemble vers les lieux de tournage de l’un de ses meilleurs films. De ceux qui marquent.

Faisons connaissance avec Monsieur Klein, sorti en 1976 au cinéma.

Un des chefs-d’œuvre du réalisateur américain Joseph Losey, expatrié en Europe en plein « maccarthysme », qui renouvelait sa collaboration avec Alain Delon après L’Assassinat de Trotsky quatre ans plus tôt. Delon producteur, Delon qui tentait de casser son image de héros solitaire construite dans les années 1970 avec des polars où il jouait invariablement flic ou voyou. Delon que le grand public n’a pas trop suivi à l’époque, réservant à ce Mr. Klein un succès en demi-teinte, un succès d’estime quand même, surtout auprès de la critique. D’ailleurs le film est présenté au Festival de Cannes, est nommé dans sept catégories aux César, il remporte les prix du Meilleur film, du Meilleur réalisateur et du Meilleur décor, tout de même, ce n’est pas anecdotique. Delon repartit bredouille par contre dans la catégorie Meilleur acteur. Une gifle qu’il prend à titre très personnel.

L’église Saint-Eustache et Strasbourg dans Monsieur Klein de Joseph Losey; film (1976) vs réalité (2025 et 2022)

Pourtant l’acteur français donne ici une de ses meilleures performances, son personnage, Robert Klein, évolue vite dans le film, du nanti sans morale à la victime monomaniaque, le temps d’une enquête sur son identité, en pleine chasse aux Juifs à Paris, sous le régime de Vichy en 1942. Se basant sur des éléments historiques réels (le docteur Montendon et ses « consultations raciales » dans la scène d’ouverture absolument glaçante, la rafle du Vél’ d’Hiv’, l’antisémitisme ambiant…) mais les adaptant aux besoins de son scénario, en effet le film recrée parfaitement la capitale de France sous l’Occupation, sans que les Nazis ne soient fortement représentés, les collaborateurs sont ceux qui ont ici le sale rôle (la police, la mairie, les délateurs) et c’est seulement lorsque Klein se rend en Alsace que la présence allemande se montre enfin parmi les figurants. Le film est violent, mais une violence psychologique, le Paris recréé est gris, terne, la capitale devient ici la ville de la dépression plus que de la lumière.

Le film n’évite pourtant pas les anachronismes et petites inexactitudes – je vous conseille d’écouter par exemple cette table ronde donnée à la Cinémathèque française pour plus de détails – car le long métrage de Losey ne cherche pas à faire dans l’historique pur, ce que nous sommes invité.es à suivre, c’est la mésaventure d’un marchand d’art français (de souche, semble-t-il) qui profite de la situation en rachetant en-dessous du prix du marché les tableaux et autres biens dont les Juifs doivent se séparer afin de survivre ou de tenter de fuir. Ce Robert Klein semble au départ peu concerné par ce qui se passe autour de lui, jusqu’à ce qu’il soit lui-même victime d’une erreur d’identité, il a un homonyme qui lui est bien Juif. Non seulement il doit prouver son identité afin de pouvoir continuer son train de vie, mais en plus il se prend au jeu de savoir qui est cet autre Robert Klein et il ne cessera de le poursuivre, en dépit du bon sens. C’est finalement la curiosité maladive, ou peut-être même l’insécurité qui semble habiter Delon-Klein, qui le mènera à sa perte.

Mais je ne vais pas vous raconter tout le film, ce n’est pas le but de ce blog, alors parlons enfin des lieux de tournage !

Le film s’articule autour de trois lieux principaux : Paris, un château en province et la capitale de l’Alsace.

  • Paris, bien sûr. Monsieur Klein y habite à la rue du Bac dans le 7e arrondissement, il donne son adresse dans le film. La scène où il se rend chez le marchand de journaux et qu’un chien se met à le suivre jusque chez lui a bien été tournée devant le 116 rue du Bac, au coin avec le Square des Missions Étrangères.
  • L’homonyme de Robert Klein loge dans la rue des Abbesses dans le film, mais en réalité les scènes ont été tournées au 46, rue des Panoyaux dans le 20e arrondissement, l’immeuble a été détruit depuis le tournage et remplacé par un autre bâtiment.
  • La scène du cabaret où se donne le spectacle antisémite est La Nouvelle Ève dans le 9e arrondissement de Paris. L’église, où le personnage de Lonsdale pose à Delon la question très directe qui est en introduction de cet article, c’est Saint-Eustache situé près des Halles. La brasserie où on demande Robert Klein au téléphone (mais lequel ?) est La Coupole, un restaurant Art déco sur le boulevard du Montparnasse.
  • On peut encore voir dans le film la station de métro Balard, la gare d’Austerlitz; la séquence du Vélodrome d’Hiver a été tournée au Vélodrome Jacques-Anquetil, puisque le Vel’ d’Hiv’ a été détruit en 1959.
  • La scène du château où l’on croise Jeanne Moreau a été filmée au Château d’Esclimont en Eure-et-Loire. L’endroit est depuis devenu un hôtel de luxe, alors si vous souhaitez comparer les pièces et l’ameublement du film avec le lieu actuel, vous en avez l’occasion !
  • Les studios de Boulogne-Billancourt ont servis pour compléter le tournage.

L’église Saint-Eustache, la chapelle de la Vierge

Revenons un instant sur l’église Saint-Eustache, avec Notre-Dame et Saint-Sulpice, c’est la troisième plus grande église catholique de Paris. Entamée au 16e siècle, sa construction prit seulement fin un siècle plus tard, même si ses tours furent inachevées. Après un nouveau remaniement de sa façade au 18e siècle, avec de nouveau deux tours dont une est restée inachevée, l’église nous est parvenue en cette espèce d’hybride de styles, enchâssée entre le centre commercial des Halles et l’ancienne Bourse de Commerce. On peut l’apercevoir dans d’autres films : Sabrina (1995), L’écume des jours de Gondry, John Wick chapitre 4

Dans Monsieur Klein, c’est lors d’une messe que nous nous retrouvons à l’intérieur du noble édifice. C’est la communion solennelle du fils de Pierre (Lonsdale), l’ami avocat de Robert, et la scène a lieu à la Chapelle de la Vierge qui est située au milieu du déambulatoire, derrière le chœur. Au centre, une remarquable statue en marbre de la Vierge à l’Enfant, sculptée au 18e siècle par Jean-Baptiste Pigalle. Les trois tableaux consacrés évidemment à la vierge sont dues à l’artiste peintre Thomas Couture.

Attachons-nous maintenant aux quelques séquences tournées à Strasbourg où Robert rend visite à son père qui y réside. On comprend que notre Monsieur Klein y a grandi et n’est pas originaire de Paris. En vrai, l’Alsace avait été rétrocédée à l’Allemagne au début de l’Occupation, il aurait été impossible d’y circuler librement en train depuis Paris en 1942. Mais dans le film, cela semble être simple d’y retourner afin de voir ses proches. Le temps d’une séquence entre le père et le fils, c’est à une visite rapide mais en bonne et due forme du quartier typique Petite France que nous avons droit.

Petite France à Strasbourg : le quai des Moulins et l’écluse.

Robert retrouve son père (joué par l’acteur Louis Seigner), qui se déplace en fauteuil roulant, sur le Quai des Moulins au niveau de l’actuel hôtel Regent. Ils vont se promener ensemble tout en discutant, on reconnaît la Place Benjamin Zix derrière eux, ils émergent ensuite à l’écluse et prennent la passerelle des Anciennes Glacières, là où tous les touristes de passage se font prendre le portrait de nos jours (oui, moi aussi).

L’avantage de scènes tournées dans des lieux touristiques, c’est que les bâtiments, souvent classés, ne changent pas trop malgré le temps qui passe. C’est ainsi que même plus de 45 ans après le tournage, il est encore facile de retrouver les lieux exacts de cette séquence. Colombages, arbres, lampadaires, tout peut aider à se situer.

La Petite France à Strasbourg; film (1976) vs réalité (2022)

Pourtant tout n’est pas resté identique comme vous pouvez le voir si vous regardez de près les photos comparées ci-dessus. La passerelle et son garde-corps devant l’écluse ont été changés et on peut voir en arrière-plan toutes les modifications apportées à l’hôtel Regent sur le site des Anciennes Glacières. Débutés en 1990, les travaux ont ajouté côté écluse un étage sur la gauche; une galerie couverte a vu le jour sur toute la longueur du bâtiment; et d’autres petits détails que le film permet de voir.

On peut aussi remarquer à un moment derrière Alain Delon, lors d’un plan rapproché sur lui, une maison jaune le long de la passerelle; celle-ci est toujours là, toujours jaune, mais on y a ajouté des colombages en bois dans la tradition de la région. Au moment de ma visite, des échafaudages étaient encore en place devant la façade.

L’horloge astronomique et la cathédrale de Strasbourg; film (1976) vs réalité (2022)

Ces scènes en Alsace avaient en fait débuté par un insert de quelques secondes sur un détail de la fameuse horloge astronomique de la Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg, afin de nous situer géographiquement. Chef-d’œuvre de la Renaissance qui nous est parvenu presque sans accroc depuis le 16e siècle, le mécanisme et certains éléments ont dû quand même être rénovés au cours du 19e siècle. Dans le film de Losey, on voit un gros plan sur la partie supérieure de l’horloge, là où se trouvent les automates et on reconnaît bien la Mort à l’écran parmi ceux-ci. Un signe annonciateur de la part du réalisateur ?

L’horloge astronomique et la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg vue de loin

Ensuite on retrouve père et fils dans l’appartement familial, par la fenêtre on aperçoit la cathédrale en toile de fond, ce qui permet de localiser plus ou moins bien la zone du tournage. D’après plusieurs sources, l’appartement se trouverait du côté du Quai des Bateliers, sans doute au dernier étage d’un immeuble, ce qui permettrait ce point de vue sur le célèbre édifice religieux. Ma photo ci-dessus a été prise de plus loin, depuis un bâtiment récent du côté de la gare routière, mais l’angle et la hauteur correspondent plutôt bien, et avec un bon zoom, ça fait illusion 😉

Vous pouvez retrouver plus d’images tirées du film Monsieur Klein dans la rubrique Galerie de photos du site.

Merci à Fabrice Abrassart, alias @cinema_fabrice sur Instagram, qui m’avait donné les adresses à Paris en son temps. Cela m’a enfin servi 😉

D’autres tournages en Alsace, par ici pour la visite.

Photos : @Simply.Mad 2022 (et captures d'écran du blu-ray du film Mr. Klein, Studio Canal 2021)

Publié par Simply.Mad

Geek, cinéphile, fan de science-fiction et de bande dessinée. Aime un peu trop le chocolat.

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