Un roi épicurien en Bavière

Affiche du film Le crépuscule des dieux

Je suis une énigme. Je veux demeurer une énigme à jamais. Un inconnu, pour les autres et aussi pour moi-même.

Louis II (Helmut Berger)

Luchino Visconti s’attaque à illustrer au cinéma la vie du roi Louis II de Bavière (Ludwig en allemand), et quel autre cinéaste à l’époque aurait pu mieux rendre justice à ce personnage historique flamboyant ? Partons sur les traces du roi rêveur dans les châteaux de Bavière.

Visconti avait prévu une tétralogie allemande, avec Les Damnés et Mort à Venise, Ludwig (ou Le Crépuscule des Dieux dans la vf, en référence à Wagner) venait en troisième position et un dernier long métrage devait adapter le roman La Montagne Magique de Thomas Mann (également auteur de La Mort à Venise) mais la maladie du réalisateur ne lui permettra pas de terminer son œuvre. Nous restons donc avec une trilogie thématique qui passionne les cinéphiles depuis lors.

Avec Ludwig, Visconti fait preuve d’une minutie folle dans la reconstitution de l’époque au niveau des costumes et décors, les lumières tamisées et couleurs chaudes faisant penser à un opéra baroque. Le tournage se déroule dans les lieux réels des événements, ce qui donne assurément un cachet grandiose au film. Bien sûr, qui dit film biographique dit version romancée de l’Histoire, on peut ainsi deviner l’intérêt particulier du réalisateur pour ce prince romantique devenu roi bâtisseur et disparu dans des circonstances troubles. Lui-même issu de l’aristocratie italienne, il s’est attaché à décrire la grandeur et la décadence de la noblesse, et en cela Louis II était un sujet tout trouvé.

Buste du jeune Louis dans le parc du château de Linderhof et panneau à Schwangau indiquant les deux châteaux royaux

Mais qui était Louis II, le fameux Ludwig du film ?

Ludwig von Wittelsbach voit le jour en 1845, héritier du royaume de Bavière (l’empire allemand n’est pas encore né), et accède au trône à la mort de son père Maximilien II alors qu’il n’a que 18 ans. Fasciné par les héros mythologiques germaniques dont les fresques des aventures recouvrent les murs du château d’inspiration moyenâgeuse de Hohenschwangau construit sous le règne de son grand-père Louis 1er, il se passionne pour les arts en général et en particulier pour les opéras de Wagner (notamment Lohengrin, basé sur la légende du chevalier au cygne), au point que sa première action en tant que monarque est de faire venir le compositeur saxon à Munich et de devenir son mécène. Tristan et Isolde et L’Anneau du Nibelung verront le jour sous ce mécénat. Devant cacher son homosexualité, ayant pour confidente sa mélancolique cousine l’impératrice Elisabeth d’Autriche, le jeune roi se réfugie dans un monde imaginaire et consacre sa vie à transformer son royaume bien réel en domaine de rêve, ajoutant au palais familial du Nymphenburg trois nouveaux châteaux : Linderhof, Neuschwanstein et Herrenchiemsee.

L’unification allemande entamée par Bismarck venant frapper aux portes de la Bavière, le royaume cesse d’être indépendant en 1871 suite à la victoire de la Prusse sur la France. Dilapidant sa fortune, accumulant les dettes, devenu animal nocturne, c’est à l’abri des regards que ses conquêtes masculines défilent dans ses châteaux des Alpes bavaroises. Peu intéressé par les affaires politiques, de plus en plus reclu, en 1886 un coup d’état se finit par son internement de force au château de Berg en bord du lac Stamberg. Accusé de maladie mentale sans avoir jamais rencontré un seul psychiatre avant ce jour fatidique, Louis II est retrouvé mort le lendemain dans le lac, on retrouve non loin du sien le corps du psychiatre qui lui avait été assigné à Berg. Suicide ? Meurtre ? Accident ? Toutes les théories ont vu le jour à la suite de sa disparition, parachevant la légende du roi tragique, mais il est plus que probable que Louis ait tenté de s’échapper à la nage, mais en mauvaise condition physique, son cœur n’aurait pas tenu.

Une croix marque l’endroit où le corps de Louis II a été retrouvé et juste à côté une chapelle, la Votivkapelle, a été édifiée dix ans après sa mort afin de commémorer le destin du monarque maudit.

C’est sensiblement tout ceci que Visconti offre à voir dans son adaptation dont il existe plusieurs versions (allant de celle censurée de 144 minutes construite en flashbacks qui alourdissent le film à celle de 235 minutes plus proche de la vision du cinéaste), avec pour seule différence le choix du réalisateur de faire peser le doute sur la cause de la mort du roi solitaire (il y voit le meurtre d’un incompris qui gênait plutôt que la mort accidentelle d’un être tourmenté).

Magnifiquement interprété par l’autrichien Helmut Berger, l’acteur prête sa beauté trouble et son maniérisme au jeune roi qui sombre de plus en plus dans la mélancolie à l’orée de ses 40 ans. Idée brillante de casting, Romy Schneider reprend le rôle de Sissi quinze ans après la trilogie qui l’a rendue célèbre. Les quelques scènes qu’ils partagent à l’écran sont remplies d’émotions retenues, à l’image de la relation platonique mais transcendante qui liait Louis à Sissi.

Oublie tes rêves. Les rois ne laissent guère de traces dans l’Histoire. Nous sommes en vitrine. L’Histoire nous oubliera.

Sissi (Romy Schneider) à Louis (Helmut Berger).

Je disais plus haut que Visconti tenait à tourner son film sur les lieux-mêmes de l’histoire, et outre les scènes tournées au Château de Berg, au pavillon de chasse de l’île aux Roses sur le lac Stamberg, à Munich et au château de Herrenchiemsee, je vous invite à visiter les quatre autres châteaux vus dans le long métrage :

  • Château de Nymphenburg : la résidence d’été de la famille des Wittelsbach où Louis est né, juste à l’extérieur de Munich, la capitale de la Bavière. Construit à partir de 1664 dans un style proche de celui du palais Venaria Reale de Turin, le château est un des plus vastes d’Europe, avec un immense parc à la française basé sur celui de Versailles, traversé par des étendues d’eau où règnent les cygnes. Le cygne est l’animal héraldique que Maximilien II, le père de Louis, avait choisi comme emblème et le futur roi continuera à glorifier cet oiseau dans chacun de ses châteaux de contes de fées.

Le palais royal de Nymphenburg, les quelques pièces vues dans le film de Visconti et une partie de la galerie des Beautés

Dans le film de Visconti, le jeune Louis (Helmut Berger) arrive au château de Nymphenburg pour voir sa mère, Marie de Prusse (de la maison des Hohenzollern). Il descend de calèche devant l’entrée du palais, traverse la Steinerne Saal (Hall des marbres) et patiente dans la Galerie des beautés voulue par son grand-père Louis Ier. Là sont exposés les portraits des plus belles femmes de sa connaissance, dont une des maîtresses de l’ex-monarque, la célèbre actrice et danseuse Lola Montez (nom francisé en Montès). Reçu par sa mère qui est alitée dans sa chambre, Louis lui annonce qu’il a décidé de se marier avec sa cousine Sophie (sœur cadette de Sissi). Lors de l’annonce officielle, cette dernière vient sur place pour rendre visite à la famille, on reconnaît notamment dans une scène entre Berger et Schneider la pièce aux murs rouges où Louis expose les dessins du futur Neuschwanstein qu’il montre à Sissi.

  • Château de Hohenschwangau : le Schwangau – le district du cygne – est le village où Maximilien II a fait rebâtir ce château médiéval dont les ruines remontaient au 15e siècle, la reconstruction a été complétée en 1837 après quatre ans de travaux seulement. Le cygne est présent partout dans la décoration (fontaine, statues, fresques). De style néogothique, le château jaune est juché sur une colline à côté du lac Alpsee et des Alpes voisines.

Le château de Hohenschwangau; la croix qui marque le lieu où est mort Louis à Berg et la chapelle construite à côté pour commémorer le roi après sa mort.

  • Château de Linderhof : la plus petite des résidences royales, à l’origine pavillon de chasse de son père, et transformé par Louis entre 1874 et 1878 pour être son refuge loin de la cour, à quelques kilomètres seulement des châteaux de Hohenschwangau et de Neuschwanstein. C’est ici qu’il s’est laissé aller à tous ses délires mythologiques, avec une décoration rococo très chargée, une statue de Atlas portant le monde sur ses épaules dominant le fronton et une statue équestre de Louis XIV trônant dans l’entrée.

C’est surtout le jardin qui est une grande réussite du genre : bassins et fontaines, cascades et jardins en terrasses tirent profit du dénivelé offert par les montagnes qui l’entourent. Le parc regorge de lieux cachés où le roi pouvait rêvasser à l’envi : le pavillon mauresque récupéré de l’exposition universelle de 1867 à Paris, l’ermitage sorti du Parsifal de Wagner, la Hutte de Chasse que l’on voit longuement dans une séquence du film de Visconti, avec son arbre planté en plein milieu de la pièce. C’est là que le roi réunissait ses « amis » à l’abri des regards.

La fontaine de Neptune et la cascade du château de Linderhof

Et surtout la Grotte de Vénus, également tout droit sortie d’un opéra de Wagner, complètement artificielle, Louis y avait fait installer une petite étendue d’eau souterraine où il voguait à bord d’une barque en forme de cygne, dans un décor de théâtre illuminé par des ampoules électriques et animé par une « machine à tempête », il y faisait jouer par un orchestre la musique de son compositeur préféré.

Toujours en quête d’inventions technologiques qui lui faciliteraient la vie, Louis se fait construire une table escamotable, c’est-à-dire qu’elle descendait dans la cuisine à l‘étage du dessous et remontait chargée du dîner directement dans sa salle à manger (on la voit fonctionner dans le film).

Dans le film, c’est aussi à Linderhof qu’arrive le comédien Josef Kainz (interprété par Folker Bohnet), il devra donner des représentations privées – et plus si affinités – pour Louis qui est fasciné par l’acteur. Il rencontre le roi dans la Grotte de Vénus et partage ensuite son quotidien dans le décor baroque du palais. Plus tard, lorsque Sissi cherchera à revoir son cousin, on la voit faire le tour des jardins, passant au pied de la Fontaine de Neptune inspirée du bassin du même nom à Versailles, et ensuite visiter la grotte où nagent des cygnes.

  • Château de Neuschwanstein : LE château féérique de Louis II qui est le plus visité de Bavière, perché sur un éperon rocheux qui découpe sa silhouette sur les Alpes naissantes derrière lui, le château a été construit sur les ruines des deux anciens châteaux forts détruits par les guerres. Situé à 500 mètres (à vol d’oiseau) du château de Hohenschwangau, Neuschwanstein – le nouveau rocher du cygne – a été édifié entre 1869 et 1886, le roi n’ayant pu en profiter que pendant deux ans avant sa mort, alors que le palais n’était pas encore terminé. Dans un style gothique inspiré entre autres par le château de Pierrefonds en France, le lieu est entièrement dédié aux oeuvres Wagneriennes et… aux cygnes (décidément une obsession chez Louis).

Dans le film, les scènes de la fin lorsque Louis se réfugie dans ses appartements, alors qu’il sait que sa liberté est menacée, ont été tournées ici. On peut également voir le château lorsque Sissi, à la recherche de son cousin, fait le tour de ses résidences royales : Linderhof dont elle visite le jardin; Herrenchiemsee sur une île du lac de Chiem où elle s’extasie devant la Galerie des Glaces copiée sur celle de Versailles (mais plus longue encore); et pour finir donc Neuschwanstein dont elle ne verra que la cour intérieure alors que le dépressif Louis refuse de la voir.

C’est ici que pendant la Seconde Guerre mondiale les Nazis entreposaient une partie des œuvres d’art confisquées dans les musées et bibliothèques des pays occupés ainsi que lors de la spoliation des Juifs. Le film Monuments Men montre la libération du château par les forces américaines.

Le saviez-vous ? Neuschwanstein est l’inspiration principale de Walt Disney pour la création du château de la Belle au Bois Dormant dans le film de 1959 et dont on retrouve le style dans les châteaux des parcs Disneyland de Los Angeles et de Paris.

Vous pouvez retrouver toutes les images tirées du film Ludwig ou le Crépuscule des Dieux dans la rubrique Galerie de photos du site.

Photos : @Simply.Mad 2012 (et captures du film Ludwig ou le Crépuscule des Dieux 1973)

Publié par Simply.Mad

Geek, cinéphile, fan de science-fiction et de bande dessinée. Aime un peu trop le chocolat.

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