L’opération Dynamo vue par Nolan

Le blu-ray de Dunkerque sur la jetée

– Ils espèrent récupérer combien d’hommes ?

– Churchill en veut 30.000, Ramsay espère qu’on pourra lui en fournir 45.000.

– Il y a 400.000 hommes sur cette plage, Amiral.

– Hé bien, nous ferons tout notre possible.

Colonel Winnant (James D’Arcy) et Commandant Bolton (Kenneth Branagh) à l’amiral de la Navy (Matthew Marsh)

L’histoire du rembarquement de Dunkerque (écrit Dunkirk en anglais) est inscrite dans la culture commune des Britanniques, comme l’est le Débarquement en Normandie pour les Américains. Et aucun film moderne n’avait raconté ce fait de guerre, seul un film anglais en noir et blanc de 1958, également intitulé sobrement Dunkirk, avait recréé les événements – mais tourné en Grande-Bretagne – avec un budget modeste et n’est pas resté dans les annales du cinéma. On peut aussi citer le film d’Henri Verneuil Week-end à Zuydcoote en 1964 qui montre le point de vue d’un soldat français. Tourné en IMAX, le film de Christopher Nolan, habitué aux blockbusters intelligents (Inception, Le Prestige, la trilogie Batman), rend justice de façon unique au courage des soldats et des civils lancés dans cette course contre la montre. Le choix du format IMAX, du format large, et le son particulièrement immersif permettent réellement une plongée totale dans le film, au plus près de l’action et des sentiments des personnages jetés dans cette aventure nerveusement épuisante. D’ailleurs le film remporta les Oscars techniques du meilleur son et du meilleur montage.

Le film de Nolan relate donc l’évacuation de Dunkerque qui a eu lieu du 27 mai au 4 juin 1940, sous le nom de code Opération Dynamo. Cette opération menée par l’armée britannique consiste en l’évacuation des soldats alliés des plages de Dunkerque dans le nord de la France, alliés qui consistent essentiellement en soldats de Sa Majesté, mais aussi d’hommes des armées française et belge (secondaires dans l’ordre d’évacuation), tous coincés dans la « poche de Dunkerque » encerclée par les Allemands. Churchill, Premier Ministre depuis quelques jours seulement, devant le désastre opérationnel de la Bataille de Dunkerque, décide de sauver un maximum de ses soldats par la mer en envoyant des navires de la Royal Navy et sollicitant l’aide de civils navigateurs afin de braver le danger que représentait la Manche sous les bombardements de l’ennemi. Car ce sont une quarantaine de navires de guerre et 700 petits bateaux privés britanniques qui se sont rendus de l’autre côté de la Manche afin de recueillir des soldats et de les ramener à la maison… souvent pour repartir au front quelques jours plus tard. Si les croiseurs militaires de la Navy pouvaient accoster au port de Dunkerque, seuls les petits bateaux (de pêche, de plaisance) pouvaient s’approcher suffisamment des plages où attendaient les soldats en lignes.

Il est rare qu’une opération d’évacuation soit considérée comme un succès militaire, surtout au vu de tout le matériel militaire lourd qui a été laissé derrière, mais cela permit aux alliés de continuer la guerre sur d’autres fronts, sans sacrifier le plus gros des effectifs. C’est plus de 300.000 hommes qui seront ainsi évacués d’urgence en quelques jours, malgré les attaques par la Luftwaffe, l’armée de l’air allemande. Le 4 juin, l’armée allemande entre dans Dunkerque et capture les soldats français qui étaient restés en arrière.

Parmi les pertes des alliés, six destroyers britanniques, trois torpilleurs français et neuf autres grands bateaux, et bien sûr plusieurs dizaines de petits bateaux de ces courageux civils venus participer au sauvetage. Cet épisode du début de la Seconde guerre mondiale a donné lieu à l’expression « l’esprit de Dunkerque », pour l’inconscient collectif cela traduisait l’unité d’un peuple contre l’adversité et le regain de moral pour les Britanniques.

We shall go on to the end. We shall never surrender.

On peut entendre dans le film cette paraphrase du célèbre discours de Churchill : « Nous irons jusqu’au bout. Jamais nous ne nous rendrons. »

Le film de Nolan est découpé en trois chapitres : la jetée – la mer – l’air, qui coïncident avec chaque lieu de l’action. La jetée est le lieu où principalement les militaires hauts gradés et les blessés ont été évacués ; la mer pour toutes les séquences incluant les navires de guerre et les petits bateaux ; l’air pour ces deux pilotes de la RAF qui font partie de la flotte volante engagée pour protéger l’évacuation depuis le ciel. Ah oui, et comme Nolan aime souvent le faire, la temporalité est éclatée et demande d’être spécialement attentif.ve à la suite des événements selon le lieu de l’action.

Les rues de Malo-les-Bains, station balnéaire de Dunkerque. Là où l’action du film débute.

Au début du film, le jeune soldat Tommy Jensen du Corps expéditionnaire britannique, interprété par Fionn Whitehead, accompagné d’une poignée de soldats, marchent dans la rue des Fusillés à Malo-les-Bains, la station balnéaire de Dunkerque. Des prospectus de propagande nazie tombent du ciel. La ville de Dunkerque est encerclée par l’ennemi, les armées française, britannique et belge sont sommées de se rendre. Nos soldats anonymes sont pris sous le feu ennemi et courent vers la rue Belle-Rade, seul Tommy parvient à se hisser sur le portail d’une propriété pour se protéger des tirs – on peut voir la plaque de la rue à gauche du portail dans le film, en réalité il est à droite (en tout cas en 2022, et le portail a été remplacé depuis le tournage). Il saute un mur du jardin et se retrouve dans la rue Belle-Rade quelques mètres plus loin que le portail (magie du cinéma). Il se réfugie derrière la barricade faite de sacs de sable défendue par des soldats français (au croisement avec le Passage Fielding).

Tommy reprend sa course, toujours rue Belle-Rade, il arrive finalement sur la Digue de mer où il voit sur la plage les rangées de soldats prêts à embarquer sur des bateaux supposés arriver à leur rescousse. Sur la digue, on a maquillé les façades des maisons et commerces avec des panneaux de bois, on a ajouté des volets en bois pour cacher des fenêtres trop modernes, là on a ajouté des sacs de sable pour camoufler le mobilier urbain trop actuel (armoires électriques, poubelles…) ou on a carrément enlevé les blocs qui empêchent le passage des voitures sur la digue. La route bitumée le long des bâtiments et les dalles de la promenade ont été recouvertes de sable pour le film. Par contre, les quatre mâts de drapeaux ne se trouvent pas devant la rue Belle-Rade comme dans le film mais quelques mètres plus loin devant la rue de Flandre (à moins que cela n’ait changé depuis 2017).

La rue Belle-Rade vue depuis la Digue de mer; la plage de Dunkerque; les dunes de Leffrinckoucke.

Petit subterfuge ensuite car on retrouve Tommy 5 kilomètres plus loin sur le front de mer, sur la Digue Europlage au niveau de Leffrinckoucke. C’est là au milieu d’une dune qu’il croise la route d’un soldat français (joué par Aneurin Barnard, vu dans The White Queen) en train d’enterrer un Britannique dont il a pris l’uniforme. Tommy retourne sur la plage – et retour à Malo-les-Bains – où il est refoulé d’une file indienne de Grenadiers en train d’attendre un bateau. On peut voir en arrière-plan sur la digue une grande construction aux murs sombres qui donne sur la plage. Il s’agit en fait du Kursaal, le Palais des Congrès de Dunkerque un peu trop contemporain, qui a été entièrement recouvert de parois en bois pour simuler une cimenterie à l’écran.

Tommy a l’idée de se faire passer pour un brancardier afin d’accéder aux bateaux de sauvetage partant de la jetée au bout de la plage (le môle). Nous faisons connaissance avec les officiers hauts gradés chargés de l’opération Dynamo sur place : le commandant Bolton de la Royal Navy (Kenneth Branagh) secondé par le colonel Winnant (James D’Arcy).

La jetée Est a été recouverte d’une passerelle peinte en blanc comme à l’époque du rembarquement de Dunkerque en 1940. Détruite pendant la bataille, Nolan et son équipe de décorateurs tenaient à reconstituer au plus près l’aspect de la jetée. Cette passerelle devait être suffisamment solide pour porter le poids de tous les figurants amassés là pendant l’attaque aérienne sur la jetée.

La jetée Est et le Feu de Saint-Pol au loin sur la jetée Ouest.

Au bout de la jetée, on aperçoit le Feu de Saint-Pol, le phare de la jetée Ouest qui fut inauguré en 1939 et avait été transformé en blockhaus sous l’occupation allemande, restauré en 1954 pour retrouver son aspect d’origine, il est inscrit comme Monument historique depuis 1999. Il n’est malheureusement plus en service de nos jours.

Pour figurer les bâtiments militaires utilisés dans le film, la production a fait appel à plusieurs navires :

  • l’escorteur d’escadre Maillé-Brézé (D627) de la Marine nationale française, datant du début des années 1950 et bien connu des visiteurs de Nantes puisqu’il s’agit du bateau-musée accosté en ville le long de la Loire.
  • le Princess Elizabeth, du nom de la future reine du Royaume-Uni, il s’agit d’un bateau à vapeur à roues à aubes datant des années 1920 et qui servit dans le transport de passagers de l’autre côté de la Manche avant d’être utilisé pendant la Bataille de Dunkerque. Ayant par la suite vécu plusieurs vies – dont celle de musée à Paris sur la Seine dans les années 1980 – il est finalement racheté par la ville de Dunkerque et abrite actuellement un restaurant et salon de thé. Il est amarré à la Marina de Dunkerque, face au centre commercial Pôle Marine. Dans le film de Nolan, il se fait passer pour le Crested Eagle, un bateau similaire qui a été bombardé juste après avoir quitté la jetée et que le capitaine a fait échouer sur la plage de Zuydcoote. On peut encore y voir ses restes par marée basse.

Le Maillé-Brézé amarré à Nantes et le Princess Elizabeth dans le port de Dunkerque.

  • le Rogaland, un navire norvégien mis en service en 1929 et totalement repeint en blanc pour figurer le bateau-hôpital qui se fait couler – c’est évidemment sa maquette qui périt dans le film 😉
  • des bateaux néerlandais ont également participé au tournage : le Castor, le Naaldwijk et le Sittard qui doublaient des navires de la Navy tels que le HMS Basilisk coulé par l’aviation allemande à Dunkerque.

Certains des vrais « Little ships » britanniques sont également de la partie, véritables icônes Outre-Manche, une dizaine de ces petits bateaux sont visibles dans le film avec leurs propriétaires à la barre.

Et même si le film se concentre sur l’héroïsme des anglo-saxons, n’oublions pas que des bateaux néerlandais et des embarcations de pêche belges ont également pris part au vrai rembarquement, l’opération s’étendant de Dunkerque jusqu’à La Panne du côté belge.

La digue du canal exutoire qui mène à la jetée de Malo à Dunkerque, la plage et ses brise-lames.

    La Digue du Braek, la digue artificielle avec la plage qui sert de brise-lames au niveau des usines et qui n’existait pas au moment de la Seconde guerre mondiale, est le lieu de plusieurs séquences du film. C’est là que Tommy, le Français et Alex (Harry Styles) échouent après le naufrage du navire où ils avaient embarqué. On peut voir aussi une scène avec le colonel Winnant tournée ici.

    Et lorsque le pilote de la Royal Air Force joué par Tom Hardy pose son avion sur une plage à la fin du film, avant de se faire prendre par l’ennemi, toute la scène a été tournée ici aussi, on peut reconnaître en arrière-plan les grues maritimes du Grand Port Maritime.

    En plus du tournage, la plupart des décors utilisés à Dunkerque ont été construits sur place par des artisans locaux, et pour la sortie du film un an plus tard, on pouvait d’ailleurs voir ces décors de près puisqu’ils ont été exposés aux yeux du public, l’exposition « L’envers du décor » avait ouvert en 2017 dans un ancien atelier des chantiers navals occupé par le musée d’art FRAC Grand Large. On pouvait y voir la maquette du bateau-hôpital, une cheminée de bateau, des panneaux publicitaires, des camions militaires et d’autres accessoires en bois ou en résine fabriqués pour le film. Le tout agrémenté de photos prises pendant le tournage, photos de nouveau visibles cette année le temps d’une exposition temporaire (voir mon reportage ici).

    Nolan poursuit le tournage à Urk aux Pays-Bas, le lac intérieur Ijsselmeer ayant doublé la Manche pour les séquences de naufrage essentiellement, les eaux calmes du lac permettant le tournage plus facilement qu’au large de Dunkerque. Ensuite au Royaume-Uni, c’est la gare de Swanage que l’on voit à l’écran lorsque nos jeunes soldats rentrent à la maison et c’est du port de Weymouth que les « little ships » partent, dont une séquence avec l’acteur Barry Keoghan vu dans le film Light Thereafter tourné en Belgique.

    Le tournage s’achève en studio à Los Angeles pour les intérieurs et des scènes d’immersion avec des maquettes.

      Le saviez-vous ? La ville de Dunkerque, bombardée à deux reprises, a été détruite à 80% pendant la guerre. Pas étonnant que le film ne soit pas toujours historiquement exact au niveau de l’architecture, même en ayant filmé sur les lieux des événements.

      Vous pouvez retrouver toutes les images tirées du film Dunkerque dans la rubrique Galerie de photos du site.

      Voir aussi les expositions consacrées au film de Nolan à Dunkerque.

      Photos : @Simply.Mad 2022 (et captures du Blu-ray du film Dunkerque, Warner Bros. 2017)

      Publié par Simply.Mad

      Geek, cinéphile, fan de science-fiction et de bande dessinée. Aime un peu trop le chocolat.

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