L’affaire de l’enfant juif du Vatican

À bas le pape-roi !

L’Enlèvement (Rapito, 2023)

Tiré d’un fait divers réel qui a défrayé la chronique dans le futur royaume d’Italie alors encore morcelé en divers états, le long métrage historique L’Enlèvement a été réalisé par le grand cinéaste italien Marco Bellocchio (Palme d’honneur à Cannes en 2021).

L’action du film se passant en partie à Bologne, direction la ville surnommée La Rossa pour quelques lieux de tournage.

L’histoire est basée librement sur le livre Il Caso Mortara de l’auteur italien Daniele Scalise qui remettait ce cas en lumière en 1996.

Mars 1852, Bologne. La famille Mortara, de confession juive, a accueilli son sixième enfant, Edgardo. Âgé de six mois, il tombe malade et sa nourrice, une jeune catholique persuadée qu’il n’ira pas au paradis s’il n’est pas baptisé, l’ondoie en secret. La ville de Bologne appartient alors à l’état pontifical, sous le règne du dernier pape-roi Pie IX (Paolo Pierobon dans le film).

Six ans plus tard, la police pontificale débarque chez les Mortara sous les ordres de l’Inquisiteur de Bologne, le père Feletti, qui a été mis au courant du baptême que les parents eux-mêmes ignoraient jusque-là. Le petit Edgardo (émouvant Enea Sala) est arraché violemment à sa famille afin d’être éduqué dans une école catholique à Rome. On va s’y employer à lui faire oublier ses racines et sa famille afin qu’il devienne un bon petit chrétien.

Le pape lui-même va s’intéresser à ce cas et personnellement veiller au lavage de cerveau en règle du petit garçon. Pie IX n’apprécie effectivement pas que la communauté juive s’immisce dans ses affaires et taxe d’enlèvement ce que le Vatican voit comme le sauvetage d’une âme qui appartient au Christ. Le petit garçon va grandir loin des siens et souffrir de ce que l’on appelle de nos jours le syndrome de Stockholm, tout fasciné qu’il est par le pape.

À Bologne, une scène du film est tournée dans le Palazzo d’Accursio, aussi appelé Palazzo Comunale, l’hôtel de ville actuel de la ville situé sur la magnifique Piazza Maggiore qui borde la Basilique de San Petronio que l’on aperçoit aussi dans le long métrage.

La basilique d’architecture gothique est dédiée à Saint Pétrone, évêque du 5e siècle, également le saint patron de Bologne. C’est la plus grande église gothique de brique du monde. Malheureusement inachevée – notamment sa façade dont seule la partie inférieure est recouverte de marbre rose et de pierre blanche d’Istrie alors que tout devait être décoré de la sorte – la construction de la basilique a débuté au 14e siècle et fut plusieurs fois différée, les décorations intérieures furent finalement achevées au 17e siècle.

Fait important ayant eu lieu dans la basilique bolognaise, Charles Quint y fut couronné empereur du Saint-Empire romain germanique le 24 février 1530.

Façade du Palais d’Accursio à Bologne avec la statue du pape Grégoire XIII

Dans le film, on suit une délégation de représentants juifs qui passent devant la basilique de Bologne de nuit, dans un sens puis dans l’autre. Ils souhaitent venir en aide à la famille Mortara.

On voit également passer le père d’Egdardo devant la basilique dans une scène de jour, il observe en marchant des policiers qui passent à cheval sur la place.

Le Palazzo d’Accursio voisin date quant à lui du 15e siècle dans son relevé existant. La salle qui a accueilli le tournage fait justement partie de la visite ouverte au public de l’actuel hôtel de ville, il s’agit de la Sala Farnese, une impressionnante pièce de type Renaissance aux fresques murales du 17e siècle qui racontent l’histoire de Bologne depuis le Moyen-Âge jusqu’à l’époque de la domination papale (dont une fresque est dédiée au couronnement de Charles Quint par le pape Clément VII). La famille Farnese – qui a laissé son nom à la salle – a fourni à travers l’histoire un pape (Paul III), deux cardinaux et plusieurs Ducs de Parme.

La sala Farnese du Palais d’Accursio à Bologne; film (2023) vs réalité (2025)

Autre détail de la Sala Farnese, au centre des deux ouvertures qui donnent sur la Piazza Maggiore trône la statue du pape Alexandre VII, confirmant la domination papale depuis l’annexion de la région d’Émilie au 16e siècle. On peut reconnaître cette statue dans le film lorsque les révolutionnaires y pénètrent de force.

À l’étage du Palais d’Accursio à Bologne, la sala Farnese avec la statue du pape Alexandre VII

En effet, le film présente une séquence de 1859 pendant la révolte de Bologne contre l’autorité du pape, lors de la seconde phase du Risorgimento. Les scènes filmées en extérieur se passent bien en bas du Palais d’Accursio alors que les révolutionnaires portent le nouveau drapeau tricolore du royaume d’Italie avec le blason de la Maison de Savoie en son centre – qui ne deviendra officiel qu’à l’unification de l’Italie en 1861. On voit un groupe courir dans la Sala Farnese et se diriger vers les fenêtres, ensuite ils détruisent la statue du pape Grégoire XIII sur la façade. Ils la précipitent au sol quelques mètres plus bas où elle se fracasse. Bien évidemment, ce n’est pas la vraie statue en bronze qui est détruite dans le film, mais plutôt une version numérique ajoutée en postproduction, l’originale se trouvant toujours là depuis plusieurs siècles.

Alors que Bologne se libère du joug du dernier pape-roi, une Europe intellectuelle s’est émue de cette horrible histoire de rapt d’enfant sous couvert de la religion. Partout dans le monde, les révoltes politiques se multiplient. Le nouveau gouvernement italien – une royauté avec Victor-Emmanuel II à sa tête – ouvre un procès civil opposant la famille et la communauté juive au clergé. Tous les témoins des deux côtés vont pouvoir être entendus. Ce sont les débuts du gouvernement laïque en Italie. Il faudra attendre 1870 pour que les états pontificaux soient complètement dissous, le pape ne gardera au final le pouvoir que sur l’état du Vatican à Rome (officialisé en 1929).

La Basilique de San Petronio et la Piazza Maggiore vue depuis le Palais d’Accursio

Si vous souhaitez connaître l’issue de ce procès et le destin tragique du petit Edgardo Mortara, je vous invite à voir ce très bon film historique italien. Sachez juste qu’Edgardo est devenu prêtre sous le nom de Pio Maria (en hommage au pape kidnappeur…) et n’a jamais renié la religion catholique, il s’est retiré en Belgique à l’abbaye du Bouhay en province de Liège où il a passé les trois dernières décennies de sa vie et est mort en 1940 à l’âge vénérable de 88 ans.

Cette affaire est l’une des premières qui a causé une couverture journalistique d’ampleur en Europe, en pleine montée de l’antisémitisme, entre partisans de la foi catholique et défenseurs de la liberté.

D’autres lieux de tournage du film se trouvent dans d’autres régions d’Italie, souvent pour des intérieurs (scènes d’églises ou de palais du pape dans le film), notamment la commune de Roccabianca, la synagogue de Sabbionetta, Modène (église San Barnaba), le palais ducal de Mantoue, le Palais Farnese à Caprarola, la basilique de Nepi. À Bologne encore la Cour d’appel (vue également dans le film Diabolik), le quartier Porto-Saragozza, le couvent Santa Margherita qui abrite l’Institut des Sœurs Franciscaines de l’Immaculée Conception. Et Rome bien sûr.

Plus de films tournés en Italie ?

Vous pouvez retrouver toutes les images tirées du film L’Enlèvement dans la rubrique Galerie de photos du site.

Photos : @Simply.Mad 2025 (et captures du film L'Enlèvement, Ad Vitam Distribution, 2023)

Publié par Simply.Mad

Geek, cinéphile, fan de science-fiction et de bande dessinée. Aime un peu trop le chocolat.

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